Accueil ArticlesVision nocturne et observation naturaliste
L'homme moderne n'est pas habitué à se déplacer ou à travailler dans l'obscurité. La nuit, il se sent gêné s'il doit effectuer des tâches nécessitant de la précision. Il existe des appareils permettant devoir la nuit en éclairant avec des éclairages infrarouges, invisibles à l'œil nu. Cependant, en l'absence de tels appareils (dont l'utilisation est désormais interdite dans plusieurs pays), il est possible de voir la nuit, car l'œil peut s'adapter à l'obscurité relative de la nuit, même en l'absence de la lune. 1) Bases anatomiques et physiologiques de la vision La vision est une sensation qui manifeste la présence des corps, et donne la notion de leur forme et de leur couleur. La présence d'un excitant, la lumière, et d'un organe destiné à recevoir la vision sont nécessaires. L'œil est composé de : - La rétine, terminaison nerveuse du nerf optique, elle reçoit une image inversée qu'elle transmet au cerveau en la redressant. - L'iris, fait office de diaphragme pour régler le débit du flux lumineux passant à travers la pupille. - Le cristallin, règle la mise au point pour que l'image soit nette. Bases anatomiques La rétine, qui reçoit l'image observée, possède 2 types de cellules sensorielles qui sont totalement différentes: - Les cellules cônes : au nombre de 7 millions, elles occupent seules la région maculaire centrale (située au centre du fond de l'œil) et diminuent en allant vers la périphérie rétinienne puis disparaissent. Les cônes servent uniquement à la vision diurne, et procurent la vision des couleurs et du relief. - Les cellules bâtonnets : beaucoup plus nombreuses que les cellules cônes, les cellules bâtonnets sont au nombre de 130 millions. Absent dans la région maculaire, ils deviennent prédominants, puis exclusifs vers la périphérie rétinienne. Les bâtonnets servent à la vision nocturne d'où les couleurs sont exclues, et dont l'acuité ne peut dépasser 1/10e. Bases physiologiques L'adaptation de l'œil à l'obscurité a pour effet d'enrichir les bâtonnets d'une substance chimique photo sensible appelée le "pourpre rétinien", indispensable à son fonctionnement. La lumière détruit le pourpre rétinien ; les bâtonnets perdent alors leur sensibilité et ne retransmettent plus les impressions lumineuses au cerveau. La nuit ou la lumière rouge régénèrent la sensibilité des bâtonnets, alors qu'elle n'impressionne pas suffisamment les cônes. Par contre, lorsque de nuit, l'œil reste fixé sur un objet, l'activité des bâtonnets décroît rapidement. 2) La vision nocturne Adaptation Lorsque l'œil passe brusquement de la lumière à l'obscurité, il reste aveugle un certain temps. Pour s'adapter aux nouvelles conditions lumineuses, l'œil doit régénérer le pourpre rétinien, ce qui demande 20 à 40 minutes selon le degré d'éclairement auquel il a été soumis précédemment. Cette rapidité est d'autant plus grande que l'éclairage a été faible. Vision décentrée De jour, on porte habituellement son regard dans la direction de l'objet à observer, cependant, si on opère de la même façon la nuit, on ne verra rien, car la zone maculaire, située au centre du fond de l'œil, est aveugle la nuit, et ne peut donc transmettre des images. Pour obtenir une vision nocturne, il faut diriger son regard au voisinage de l'objet à observer : l'image se formera sur la région paramaculaire, riche en bâtonnets sensibles dans l'obscurité, et pourra être transmise au cerveau. La vision la meilleure sera obtenue en déplaçant l'axe visuel de 6 à 10° par rapport à la direction de l'objet. Balayage De nuit, la fixité du regard fatigue l'œil, qui devient aveugle. Pour éviter cet inconvénient, le regard doit balayer la région située autour de l'objet à identifier, en limitant la durée des arrêts. Interprétation En vision diurne, le cerveau est habitué à recevoir des images aux contours bien définis et aux couleurs vives, alors qu'en vision nocturne, les couleurs sont abolies, le relief est atténué et la netteté des images affaiblie. Cela nécessite un entraînement à interpréter correctement les images imprécises reçues en vision nocturne, sans laisser libre cours à son imagination. Entraînement Il ressort de ces informations qu'il faut laisser ses yeux s'habituer à l'obscurité avant de faire une sortie nocturne, s'entraîner à rester dans le noir et à observer. Lors de l'observation proprement dite, respecter les conseils donnés ci-dessus. Plus on observe de nuit, et plus on voit mieux, il faut donc multiplier les séances d'observations. La vitamine A, appelée aussi rétinol, est nécessaire à la production du pourpre rétinien. Des expériences effectuées par des militaires ont montré que les sujets soumis à un régime fortement vitaminé ont acquis une vision nocturne accentuée. On trouve la vitamine A essentiellement dans les aliments d’origine animale, notamment dans le foie, mais aussi dans les plantes et légumes verts (carottes, tomates, pommes de terre, épinards, bananes, etc.…) 3) L'observation des animaux la nuit La connaissance précise de tous les éléments présents sur le terrain apporte une aide précieuse pour les observations nocturne. Cette connaissance doit être acquise de nuit, de façon à connaître tous les détails de la zone à observer, ce qui permet d'identifier plus facilement les animaux que l'on recherche. Les milieux ouverts (clairières, prairies, champs, allées forestières) sont les endroits où la visibilité est la meilleure. Pour accéder aux zones d'observation sans éclairer, on peut poser des marques servant à se diriger. Cela peut être des pierres de couleur claire, voire de petits rubans blancs accrochés aux arbres. Il faut être prudent dans l'utilisation de ces jalons car les animaux les remarquent très bien eux aussi. Après avoir passé un grand nombre de nuits en forêt de Fontainebleau, ainsi que dans pas mal d’autres forêts européennes, je vais donner modestement quelques conseils à ceux qui voudraient, comme moi, observer les animaux nocturnes. En règle générale, pour les grands animaux, il faut se cacher en milieu fermé (dans un arbre de préférence pour les odeurs) en lisière, et observer dans un milieu ouvert (clairière, friche, champs). La nuit noire, celle où ne voit rien, n’existe que dans les sous-bois denses, ou dans les futaies profondes, alors que dans les milieux ouverts ou les lisières, on arrive toujours à voir quelque chose. Bien sur, il faut laisser ses yeux s’habituer à l’obscurité (compter 20 minutes sans éclairage, et au moins 2 heures pour avoir le maximum d’acuité), et plus on fait de sorties, mieux on voit... Le mieux est de s’installer à la tombée de la nuit et d’attendre, les yeux s’habituent ainsi progressivement à la nuit. En fréquentant régulièrement les mêmes secteurs, on « connaît » les ombres faites par les arbres, bosquets, etc... ce qui évite de perdre du temps à voir si ce n’est pas un animal. La lune n’est pas la complice du naturaliste comme on pourrait le croire. C’est une traîtresse qui, même si elle éclaire comme en plein jour les nuits où elle est pleine, révèle notre propre ombre aux animaux ! Préférer lorsqu’elle est à moitié, on voit suffisamment et on peut mieux masquer son ombre. Il faut connaître ses heures de passage dans le ciel et préparer ses affûts en conséquence. A condition que des nuages ne la masquent pas... L’été les nuits sont courtes et on a plus de chance de voir les animaux nocturnes avec un peu de lumière, les moustiques gênent un peu, mais l’hivers, c’est le froid qui dérange... Les animaux nous repèrent grâce à leurs sens, et nous faisons de même : On sent les cerfs pendant le brame, le renard au rut, le sanglier...en toute saison, mais les bêtes nous sentent aussi (à moins de passer plusieurs jours en forêt sans se laver, ou de roder à cheval car il masque notre odeur, ce qui permet d’approcher les animaux de très près...). Il existe des produits « destructeurs d’odeurs » qui masquent notre odeur, on peut ajouter des produits émettant une odeur d’humus. Cela évite de se soucier du vent, et permet donc des approches plus directes et des affûts plus efficaces, à condition de ne pas avoir peur d’une compagnie d’une vingtaine de sangliers qui vous encercle à 2-3 mètres ! On entend les cerfs au brame, les renards au rut, etc. ainsi que les déplacements des animaux qui nous entendent eux aussi. Les nuits humides rendent les feuilles souples et dans ce cas, on peut se déplacer dans bruit. Il faut évidemment s’habiller de vêtements sombres (noter comme on distingue par nuit noire les bandes blanches de la tête du blaireau), ne faisant pas de bruit lorsque l’on bouge (éviter les fermetures éclairs… et les vêtements en nylon). Les vêtements camouflés avec des motifs réels sont très efficaces. Il est indispensable d’avoir des jumelles, non seulement très lumineuses, mais aussi de bonne qualité. Par nuit noire, on peut utiliser des jumelles à éclairage infrarouge, mais ces systèmes sont désormais interdits d’utilisation (sauf autorisation spéciale) en France. Voici quelques récits d’observation de mammifères la nuit : Forêt de Fontainebleau, champs en lisière nord de la forêt de Fontainebleau : Cachés dans un gros chêne en lisière des champs, à faible hauteur, j’ai observé 3 cerfs en velours sortir de la forêt, après beaucoup d’hésitations. J’avais repéré les coulées il y a quelques jours et j’avais laissé passer une semaine pour qu’ils oublient l’odeur laissée par mon passage. J’attends encore une heure qu’ils viandent tranquillement et je descends de mon arbre. La lune est à demi pleine, je vois parfaitement les cerfs dans mes jumelles, car le blé n’est pas encore très haut. Je décide une approche en rampant, les cerfs se découpant sur le ciel je peux mieux les voir. Le vent est pour moi, j’approche en me glissant lentement, puis je m’arrête car un cerf vient dans ma direction. Il s’arrêtera à moins de 5 mètres ! Plus besoin de jumelles, je distingue nettement ses mâchoires remués et broyer les végétaux, je l’entends mâcher ! Puis il continue son chemin et passe à moins d’un mètre de moi…je m’enfonce le plus possible dans la terre…Il s’éloigne, il ne m’a pas vu. Forêt de Fontainebleau, sud de la forêt de Fontainebleau : Je m’assois en lisière de clairière, près d’une place de brame, après m’être enduit de destructeur d’odeur. La nuit est sombre car le temps est couvert, les cerfs se déplacent beaucoup. Le maître de la place, un grand cerf portant 14 cors s’énerve et fait le ménage, pourchassant tous les cerfs hors de la clairière. Mais plus de 10 cerfs tournent autour de la harde de biches, et quand il en pourchasse un, d’autres arrivent ! Les yeux révulsés, le grand cerf brame de colère, et court après un jeune cerf qui passe devant moi. Alors, le 14 cors s’arrête et regarde dans ma direction, il a du me distinguer dans la pénombre. Il marche sur moi en bramant, s’arrête pour casser quelques branches avec ses bois imposants. Je ne bouge pas, il s’arrêté à 3 mètres de moi, et lance un brame rauque ! Excité, ils laboure le sol de ses merrains puissants et me regarde ! Le cœur battant, je commence à chercher dans quel arbre je vais me réfugier, quand après un long moment, il repart vers sa harde. Un peu tremblant, je continue mes observations ! Slovénie : En milieu d’après-midi, je m’installe dans un observatoire à une dizaine de mètres de hauteur. Lorsque la nuit tombe, je suis fin prêt à rester immobile sans bruit, car même à cette hauteur, l’animal que je viens guetter peut me détecter, tellement ses sens sont aiguisés. La nuit est désormais tombée, mais la lune éclaire bien. Une chouette de l’Oural chante dans le pin d’à coté, et je peux l’apercevoir à travers les branches, des loirs courent sur le toit du mirador en criant. Des hérissons et une bande de sangliers dévorent bruyamment le cheval mort déposé par mon ami le garde au pied du mirador. Les grognements et couinements des sangliers ne m’empêchent pas d’entendre un léger bruit de branches cassées. Soudain, un soufflement rauque retentit : les sangliers s’immobilisent et cessent tout bruit. Un deuxième grognement encore plus puissant, déchire le silence, alors les sangliers se sauvent bruyamment dans un bruit de branches cassées et de couinements de peur. Alors, majestueusement, un énorme ours sort des fourrés et vient tranquillement dévorer la carcasse. Je dirige lentement mes jumelles vers lui et l’observe. Avec sa puissante mâchoire, il arrache une patte de la charogne et s’enfonce dans les fourrés, à l’abri pour la dévorer. Je l’entends broyer les os, mais je ne le vois plus… Plus tard, une ourse et son ourson viendront, mais ils ne mangeront que le maïs égrené pour eux. Au total, 5 ours passeront sous mes yeux cette nuit là… Espagne. Asturies : Le réservoir du barrage était vide. En prospectant avec un puissant phare, j’avais observé plusieurs loups, mais ils avaient fuis, effrayés par l’éclairage. Je décide un affût, et je m’installe en fin d’après-midi, caché sous un filet de camouflage, derrière une souche et j’attends. Quelques heures après, la nuit arrive, le froid est glacial et je scrute dans mes jumelles infrarouges. Soudain, ils sont là, une bande de 4-5 loups, qui recherchent les poissons morts suite à la vidange du lac. Je les observe longuement. Ils mangent tout ce qu’ils trouvent, même de petits animaux. Puis, ils s’éloignent, prospecter d’autres secteurs… Enfin, je ne saurais trop conseiller la lecture de mon ouvrage « Le guide du naturaliste » (Les Editions du Puits Fleuri. Lustrat P., 2000) qui donne tous les conseils pour l’achat du matériel pour observer la nuit (jumelles) et qui explique les différentes techniques d’observations nocturnes.